Les observateurs avertis de la scène politique togolaise se sont toujours amusés du rapprochement opéré par le Président de l’Organisation pour Bâtir dans l’Union un Togolais Solidaire (OBUTS) vers Jean-Pierre FABRE et le FRAC au lendemain du scrutin présidentiel et surtout, au temps fort de la contestation postélectorale. Ils avaient prédit qu’il ferait long feu et ne pouvait être qu’un marché de dupes.
Quelques semaines avant l’élection du 04 mars dernier, l’opposition togolaise s’était retrouvée à Paris, à l’initiative de l’ancien ministre Akila Esso BOKO. Objectifs : entre autres, dégager un candidat unique et s’organiser pour contrôler tout le processus, jusqu’à la prise effective du pouvoir en cas de victoire.
S’il en est sorti une coalition dénommée FRAC et un candidat Jean-Pierre FABRE, cette rencontre a été une fois encore la démonstration de la division congénitale de l’opposition, minée par des différences quasi-insurmontables sur la conception de la lutte politique. Le Pr Léopold Gnininvi qui a dénoncé les conditions et les circonstances de cette rencontre et Me Yawovi AGBOYIBO qui a peu apprécié « le piège bien tendu » s’en sont désolidarisés. Agbéyomé KODJO qui avait quant à lui pris toute sa place lors des discussions dans la capitale française, se retirera de la coalition avant même que l’avion de son retour n’atterrisse à Lomé. Pour justifier ce volte-face, il expliquera que Jean-Pierre FABRE n’avait ni le background, ni l’expérience nécessaire pour qu’il se désistât en sa faveur. Cela aurait été tout autre, si le candidat unique avait été Gilchrist OLYMPIO, avait-il déclaré. Tout est dit !
Pour une fois, le Président d’OBUTS était sincère et venait d’affirmer quelque chose qu’il pensait réellement, selon celui qui était alors un de ses plus fidèles lieutenants et allait devenir son pire ennemi, Gaston VIDADA. Pourtant, après le vote et bien avant la CENI (Commission Electorale Indépendante) et l’intéressé lui-même, c’est Agbéyomé KODJO qui annoncera la victoire de Jean-Pierre FABRE, se perdant il est vrai, dans ses chiffres avec des calculs hasardeux.
PRENDRE LA PLACE DE L’UFC ET DECREDIBILISER SES LEADERS :
En réalité, il n’y a aucune contradiction entre le refus d’Agbéyomé Kodjo de soutenir la candidature unique de FABRE et sa participation à la revendication de la victoire de ce dernier. En effet, on peut très bien reconnaître la victoire d’un candidat pour lequel l’on n’a pas apporté son suffrage. Cependant dans le cas d’espèce, la position de KODJO est infiniment plus subtile, cynique.
En déclarant que Jean-Pierre FABRE a gagné l’élection, l’obligeant ainsi à revendiquer sa victoire, la stratégie était de le pousser à la faute et de mettre à nu, son incapacité et celle de son parti à réellement prendre le pouvoir. Monsieur KODJO est très bien placé pour savoir, et il n’a jamais manqué de le déclarer en off, que les marches seraient stériles et les veillées de prière vaines : « si des marches pouvaient renverser ce régime, ça se saurait » confie-t-il souvent.
Le natif de Yoto est un homme expérimenté, plein de ressources et très averti sur la configuration politique du Togo. Il sait qu’au vu de son passé, seul un discours intransigeant, sans concession le rendrait crédible. Sur ce terrain, la demande est forte pour une seule offre politique ; mais assez importante : celle de l’Union des Forces de Changement (UFC). Monsieur KODJO est convaincu d’une chose : il n’y a pas de place pour deux sur le marché du populisme, du discours simple et proche des citoyens, le tout saupoudré avec un peu de démagogie. Il ne peut ignorer non plus que l’UFC capitalise déjà le mécontentement des laisser-pour-compte et le ras-le-bol du « Togo d’en bas ».
La seule possibilité pour lui d’exister politiquement est donc de prendre la place de l’UFC. En souhaitant notamment son sabordage. Les évènements et un peu de chance vont l’y aider, grâce beaucoup aux erreurs d’appréciation et d’analyse de FABRE et de ses amis. Le déchirement interne à l’UFC, n’étant pas de son fait, il ne fera rien non plus pour contribuer à la réconciliation des frères devenus ennemis. Au contraire, c’est aux premières loges et avec un certain plaisir à peine feint, qu’il assistera à la scission de ce parti populaire, aux espoirs électoraux désormais très incertains. Grâce aussi à la vraie-fausse dissolution d’OBUTS qui a renforcé son image ; même si aujourd’hui tout le monde sait qu’il n’a jamais été vraiment question de dissoudre ce parti, mais plutôt de faire de la diversion. En effet, d’après cette idée tordue sortie tout droit des « laboratoires des coups bas » du pouvoir, il s’agissait de créer un autre front politique pour occuper et épuiser l’ancien Premier ministre, trop actif dans la crise électorale. Le calcul était simple mais diaboliquement efficace : « le temps et l’énergie passés à la renaissance de son parti ne seront pas consacrés à la revendication de la victoire de Jean-Pierre FABRE. »
Détia à terre, l’Alliance Nationale pour le Changement (ANC) n’a pas encore atteint sa vitesse de croisière et monsieur KODJO peut prétendre lui faire de l’ombre. De fait, il s’agit de continuer à relever les incohérences dans le discours de ses leaders et de lui dénier son leadership : « nous ne sommes et ne serons jamais à la remorque de l’ANC » soutient-il.
JEAN-PIERRE FABRE PAS DUPE :
Depuis qu’ Agbéyomé KODJO a rejoint l’opposition, le leader de l’ANC ne l’a jamais véritablement porté dans son cœur. Il doute toujours de sa sincérité et il pense au minimum qu’il n’est pas crédible : « il respire la duplicité et le mensonge » aurait-il confié encore récemment. Tout en restant sceptique, il s’est cependant rangé derrière ceux qui pensaient qu’il fallait l’accepter. Avec bien évidemment des arrières pensées politiques : profiter de sa connaissance des rouages, du mécanisme de pensée et d’action du pouvoir en place. Et depuis peu, de sa fortune réelle ou supposée, dont la question de l’existence a été relancée depuis la vente d’une villa sise à la Cité OUA, qui aurait rapporté à l’ancien Premier ministre plusieurs centaines de millions, selon certaines sources. Fantasmes ou réalité ? En tout état de cause, l’idée d’utiliser monsieur KODJO est bien présente ; et ce dernier le sait.
C’est donc une histoire de « je t’aime moi non plus » entre l’ANC et OBUTS qui savent tous les deux qu’un seul, survivra.