Contrairement à ceux que les Ivoiriens et tous ceux qui aiment ce pays espéraient, les élections présidentielles n’ont pas résolu la crise que connaît la Côte d’Ivoire depuis plus de huit ans. Elles l’ont exacerbée, consacrant de fait à la tête de l’Etat une direction bicéphale. L’inquiétante période d’incertitude qui s’y ouvre désormais est de tous les dangers, avec une communauté internationale soufflant sur les braises, en prenant fait et cause pour Alassane OUATTARA contre la position des institutions de la République ivoirienne.
Comme celle du militaire togolais s’enfuyant avec une urne sous les bras en 2005, l’image de partisans de Laurent GBAGBO, arrachant et déchirant en direct les fiches de résultats et empêchant la porte-parole de la CEI
(Commission Electorale Indépendante) de donner les résultats partiels le 1er décembre dernier, a fait le tour du monde. Elle a été un désastre médiatique pour le président sortant dont la cote auprès de l’opinion internationale, formatée et instrumentalisée par les chaînes étrangères dans leur grande majorité acquise à son adversaire, était déjà très basse. Le parti pris de la plupart des grands médias internationaux dans leurs pseudo analyses et commentaires, ou leurs reportages scandaleusement dirigés ne laissent aucun doute sur les objectifs d’une telle entreprise. C’est à dessein qu’ils insistent sur le fait que le Président du Conseil Constitutionnel, Paul Yao N’DRE ait été nommé par GBAGBO, sans presque jamais dire que YOUSSOUF BAKAYOKO, le fameux Président de la CEI est notoirement du RDR d’Alassane OUATTARA. Sans non plus souligner que dans tous les pays du monde, y compris à forte tradition démocratique comme la France ou les Etats-Unis, les présidents de telles institutions, Cour Suprême, Cour ou Conseil Constitutionnel, sont nommés par le Président de la République. Il n’y a donc pas là une particularité ivoirienne.
La position inconfortable dans laquelle se trouve aujourd’hui le fondateur du FPI (Front Populaire Ivoirien) est donc due en grande partie et essentiellement à cette défaite médiatique. Les évènements en Côte d’Ivoire montrent bien la duplicité de la communauté internationale et la capacité de manipulation de certaines puissances occidentales.
Il y a toujours quelque chose de suspect dans leur attitude, lorsqu’à l’unisson, avec dans leur roue les institutions sous-régionales et régionales africaines, sans imagination et sans autorité, elles prennent des positions aussi tranchées et diabolisent un dirigeant ou un leader politique. Les exemples sont légions qui ont démontré plus tard et à l’envi le peu de crédit à accorder à de telles campagnes : de BOKASSA cannibale à Saddam HUSSEIN danger pour le monde avec des armes de destruction massive, en passant par Robert MUGABE affamant son peuple, la manœuvre ne date pas d’aujourd’hui.
LA LEGALITE CONTRE LA LEGITIMITE ?
Les résultats proclamés par monsieur Youssouf BAGAYOKO, de façon solitaire et cavalière, sans protocole ni solennité requis, dans des conditions rocambolesques et depuis un hôtel, QG du candidat Alassane OUATTARA, transformé pour l’occasion en FORT KNOX reflètent-ils réellement la volonté du peuple ivoirien ? Voilà la question essentielle, d’ordre politique voire éthique qu’il faut se poser. On ne le saura sans doute jamais, malgré le satisfecit manifesté par les observateurs. Cela n’est pas en effet gage de transparence de cette élection puisque par expérience, on sait que l’opinion de ces observateurs peut être sujette à caution et souvent fondée sur l’absence de violence lors du déroulement du scrutin. La certification de l’ONU (Organisation des Nations Unies) n’apporte pas non plus une réponse définitive à cette question. Elle garantit simplement la crédibilité des procès verbaux et la fiabilité dans la compilation et le comptage des suffrages exprimés. Mais elle n’atteste pas de la sincérité et de la liberté dans l’acte de vote. Or, c’est sur ce terrain là que le camp GBAGBO a amené le Conseil Constitutionnel à statuer.
En effet, contrairement à ce que soutient Guillaume SORO, sans surprise d’ailleurs doit-on le souligner, le vote a eu lieu dans des conditions particulières dans le nord du pays en zone rebelle, pour une raison aisément devinable : l’absence effective et réelle de l’autorité de l’Etat. Ces régions sont en réalité toujours sous la coupe et les desiderata des chefs de guerre largement acquis à OUATTARA et qui, malgré les accords n’ont pas désarmé.
Ce cas évocateur d’une ville de 22.000 votants qui ont tous porté leurs suffrages sur le candidat du RDR en dit long sur l’atmosphère générale qui a prévalu dans cette région au moment du vote. Au Togo, même lorsque les fraudes sont massives, il y a toujours eu au fin fond du KPENDJAL ou de TANDJOUARE, un bulletin en faveur de l’UFC (Union des Forces de Changement ; comme d’ailleurs il y en a pour le RPT (Rassemblement du Peuple Togolais) à BE KODJINDJI ou à ANEHO ADJIDO, fiefs de l’opposition. Comment dans ces conditions, parler encore de respect du vote des Ivoiriens ? D’où une autre question essentielle, mais juridique celle-là : qui est compétent pour proclamer les résultats définitifs et donner le nom du vainqueur en tenant compte des recours formés par les candidats? Sans conteste et sans contestation possible, le Conseil Constitutionnel. Cette institution n’a pas remis en cause le comptage ni les résultats sur le plan arithmétique. Elle a, en vertu des compétences que lui confère la Constitution, en tant que juge du contentieux électoral entre autres, annulé souverainement une partie du vote dans des régions où elle estime qu’il n’a pas respecté les règles de transparence et est de nature à faire douter de sa sincérité. A-t-elle le pouvoir de le faire ? La réponse est oui. Peut-elle, à partir de là, refaire les calculs et donner d’autres résultats sur ces nouvelles bases ? La réponse est encore oui. Les chiffres de la CEI peuvent au final différer de ceux du Conseil Constitutionnel ? La réponse est toujours oui. Est-ce cette institution qui doit avoir le dernier mot ? Oui.
On peut s’étonner, voire choqué que près de 600.000 voix, environ 13% de l’électorat, soient annulées par une décision de justice. Mais le problème que cette annulation pose est purement politique. Sur le plan juridique, elle est valable : « lex est dura, sed lex ».
Tout le monde feint d’ignorer que la CEI est un organe administratif qui ne peut donner que des résultats provisoires. Seule une institution juridictionnelle peut proclamer ceux définitifs et donc donner le nom du Président, sans possibilité de recours. En occurrence, c’est le Conseil Constitutionnel. Il n’est donc pas intellectuellement sérieux et juridiquement soutenable de prétendre que les résultats de la CEI peuvent s’imposer face à ceux donnés par le Conseil Constitutionnel. Lorsqu’en 2000, la Cour Suprême américaine acquise aux Républicains s’apprêtait à valider tout de même le scrutin présidentiel , alors qu’il était établi que le vice-président AL GORE l’avait emporté face à Georges W. BUSH, mais que grâce aux fraudes en Floride, ce dernier passait devant, , les démocrates ravalant leur frustration et malgré l’évidence, se sont inclinés. Au nom de la démocratie qui impose qu’on respecte les décisions des institutions qui l’incarnent, même si elles paraissent insupportables. Sauf à exercer les voies de recours, quand elles existent.
LA BATAILLE DES ALLEGEANCES ET DES ALLIANCES :
Le cas ivoirien fait la démonstration de « deux poids deux mesures » qui caractérise la politique des puissances occidentales et dont elles sont coutumières. Dans bien d’endroits, on aurait souhaité les voir réagir avec autant de détermination et de clarté. Blaise COMPAORE qui vient d’être réélu avec un score à la soviétique au Burkina-Faso, Paul KAGAME au Rwanda, Yoweri MUSEVENI en Ouganda, ont fermé toutes perspectives politiques à leur opposition par les élections ; Mouammar Khadafi lui, ne les organise même pas. Pourtant, ce sont les chouchous de la « communauté internationale », prête à regarder ailleurs ou même à se prosterner, en fonction de ses intérêts. Que dire des élections organisées au Togo et le sort souvent réservé aux vrais résultats sortis des urnes ?
Aujourd’hui, peut être à son corps défendant, Alassane OUATTARA incarne jusqu’à la caricature « le candidat de l’étranger », dont l’affublait avec un certain cynisme pendant la campagne, Laurent GBAGBO. Sa victoire annoncée en primeur à l’extérieur par les médias internationaux, vite reconnue avant même que ne se prononce l’organe constitutionnel ivoirien habilité à la valider, sa protection assurée par les casques bleus de l’ONUCI sont symptomatiques de cela. Ce roi nu et sans trône, adoubé par la communauté internationale n’a toujours pas pour l’instant, le soutien des principales institutions de la République. S’il est le Président de la Côte d’Ivoire pour SARKOZY et les autres, il ne l’est pas encore véritablement sur le terrain. Tout en ne reconnaissant pas la décision du Conseil Constitutionnel, lui déniant ainsi sa légitimité, monsieur OUATTARA lui envoie tout de même une lettre faisant office de prestation de serment. Contradiction, paradoxe politico-juridique dont il devra trouver la formule pour s’en sortir. D’autant plus que pendant ce temps, devenu un paria à l’extérieur sauf pour le Liban, l’Afrique du Sud ou encore l’Angola dont les diplomates étaient présents à sa cérémonie d’investiture, Laurent GBAGBO reçoit pour sa part, la légitimité que lui confère le Conseil constitutionnel, le soutien de l’Assemblée nationale à travers son Président, celui du Conseil Economique et Social et surtout l’allégeance des Forces de Défense et de Sécurité emmenées par le général Philippe MANGOU.
COMMENT SORTIR DE L’IMPASSE ?
Quel qu’en soient les raisons, il n’est pas acceptable qu’un fonctionnaire de l’ONU, quelque sympathique qu’il soit, se substitue aux institutions républicaines d’un pays pour proclamer les résultats d’un scrutin. Le rôle de certificateur n’emporte pas celui de juge du contentieux électoral ni celui de de désigner le vainqueur de l’élection. Monsieur Young IN-CHOI aurait pu, pendant qu’on y était, recevoir le serment de OUATTARA et lui former son gouvernement. La communauté internationale a péché et envenimé la situation par ses prises de position intempestives, hâtives, imprudentes et tranchées.
Cependant, tous s’accorderont pour affirmer qu’il y avait quelque chose de tragi-comique dans la prestation de serment des deux protagonistes, visiblement pas à l’aise malgré les sourires. Mais l’heure est trop grave pour s’en amuser. Il faut rapidement donc sortir de l’impasse avant que le pays ne sombre dans le chaos et le bain de sang.
Avec la quasi- unanimité qu’elle a réuni contre lui au sein de la communauté internationale et sa mauvaise presse, le maintien de Laurent GBAGBO à la tête de l’Etat sera synonyme de beaucoup de souffrances pour le peuple ivoirien. Le pays sera sous embargo, isolé diplomatiquement et économiquement ; les efforts que monsieur GBAGBO a lui-même consentis pour renouer avec les institutions financières internationales, notamment celles de Bretton Wood seront vains. La division et la partition du pays s’ accentueront. Les Ivoiriens ne méritent pas cela. Pour ses compatriotes et au nom de l’intérêt supérieur de la Nation, il faut qu’il trouve avec son adversaire et la communauté internationale, la bonne formule qui permette son départ. Sans humiliation, la tête haute, avec des conditions négociées. C’est en cela que la médiation proposée par l’Union Africaine et entamée par Thabo Mbéki, est encourageante et doit être soutenue par tous, sans arrières pensées ni calculs politiciens.
Mais ce départ sonnera aussi malheureusement le glas d’une certaine vision de l’Afrique et de ses rapports avec les pays occidentaux, qu’incarnait GBAGBO et certains avant lui comme SANKARA. Elle faisait d’une relation équilibrée et respectueuse d’Etat à Etat, une exigence. C’est la défaite de ceux qui avaient ce rêve et en avaient fait leur combat. Qui doute encore que les vraies raisons de la stigmatisation de GBAGBO ne sont justement pas là ?