FOCUS INFOS : Les pressions sont de plus en plus insistantes pour une intervention militaire en Côte d’Ivoire. Cette hypothèse vous parait-elle crédible ?
Me Joseph KOFFIGOH : Je n’utiliserai pas le terme crédible. Je dirai que c’est une hypothèse absurde. Et je crois que si la CEDEAO (Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest, ndlr) se lançait dans cette aventure, elle commettrait la plus grande erreur de son existence.
F.I : Pourquoi ?
Me J. K: Tout simplement parce qu’on ne règle pas un contentieux électoral par la force. Il se règle par le dialogue, la discussion. De plus, la Côte d’Ivoire n’est pas actuellement en guerre. Les parties qui revendiquent chacune la victoire, ne sont pas engagées dans un conflit armé. Ce n’est donc pas à la CEDEAO d’aller y déclencher une guerre.
Retenez bien ce que je vous dis. J’ai l’expérience de l’intervention de l’ECOMOG dans les crises internes en Afrique de l’Ouest. J’ai eu à présider le dialogue inter sierra-léonais. Je m’y suis rendu à plusieurs reprises pendant la guerre. Même chose en Guinée-Bissau. On n’a jamais vu les forces internationales, notamment celles de la CEDEAO, s’aligner aux côtés des rebelles pour renverser un gouvernement déclaré constitutionnellement élu. Ce serait la première fois si par malheur, cela advenait.
Je peux vous dire que la CEDEAO se discréditerait en s’alignant aux côtés des rebelles pour renverser un gouvernement démocratique, présidé d’ailleurs par un démocrate de la première heure, pas de la dernière heure ; je veux parler de Laurent GBAGBO.
F.I : Comment expliquez-vous cette unanimité inédite de la communauté internationale contre Laurent GBAGBO ?
Me J.K: Honnêtement, je ne me l’explique pas. Je ne comprends pas cette unanimité basée sur des considérations erronées. En Côte d’Ivoire, des institutions étaient prévues pour proclamer les résultats : les provisoires par la CEI (Commission Electorale Indépendante ndlr) et les définitifs par le Conseil Constitutionnel. Chacun a joué son rôle dans les limites de la loi et de la constitution ivoiriennes. On peut toujours s’évertuer à préférer le provisoire au définitif. Mais pour moi, en tant que juriste, ce sont les résultats définitifs proclamés par l’organe constitutionnel compétent pour ce faire, qui doit prévaloir sur toute autre considération. Voilà tout.
F.I : Doit-on alors faire abstraction de la Certification convenue entre les parties et confiée à l’ONU (Organisation des Nations Unies) ?
Me J.K : La certification signifie la constatation par les Nations-Unies que les institutions ivoiriennes ont bien fonctionné du début du processus électoral jusqu’à la proclamation des résultats. En clair, attester que les institutions ivoiriennes ont pris en charge le bon fonctionnement de cette élection et que cela a abouti au stade final, qui est la proclamation des résultats.
La certification ne saurait être comprise en l’érection de l’ONUCI en une sorte de Cour suprême ou de Cassation, susceptible de remettre en cause une décision prise par le seul organe constitutionnel ivoirien, habilité à cet effet. Raisonner comme cela, c’est assurément foutre en l’air tous les processus démocratiques en Afrique.
F.I: Justement, la tendance actuelle est de dire que c’est plutôt le maintien de GBAGBO au pouvoir qui constituerait la fin des processus électoraux en Afrique !
Me J.K: Je vais pour ma part à contre-courant de ce chorus. Parler du maintien de Laurent GBAGBO au pouvoir n’a aucun sens. Il est le président proclamé élu par le Conseil Constitutionnel de la Côte d’Ivoire. Point barre. Et on devrait le laisser exercer sa fonction.
F.I : Mais tout de même, il est quasiment seul contre tous. C’est d’ailleurs lui qui avait soutenu que « lorsque tout un village dit que le pagne est blanc et que vous êtes le seul à le voir en rouge, c’est forcément vous qui avez un problème ! »
Me J.K: Tout est absurde dans cette affaire. J’ai été le Chef de la Mission d’observation de l’Union Africaine. Ensuite, celle-ci a dépêché le Président Thabo M’Beki lorsque la crise s’est déclenchée et il m’a invité à un entretien.
Nous avions alors discuté à cette époque de la situation post-électorale. Mais vous l’avez constaté. Monsieur M’BEKI n’était même pas encore rentré rendre compte avant que les condamnations ne commencent à pleuvoir. Cela veut tout simplement dire que les gens avaient au préalable d’autres idées derrière la tête. Cette communauté internationale n’est pas intéressée par la vérité.
F. I : Quelle issue voyez vous dans ces conditions à cette crise?
Me J.K : J’ai entendu M. Laurent GBAGBO reconnaître qu’il y a une crise post-électorale et proposer la nomination d’une Commission internationale comprenant tous les pôles de décisions dans le monde. A savoir, les Nations Unies, les Etats-Unis, l’Union Européenne, la France, la Russie, l’Union Africaine, la CEDEAO, etc.… Bref, une commission qui implique tous les acteurs extérieurs de cette crise de manière à réévaluer la situation post - électorale. On ne peut pas mieux proposer. Et personne n’a répondu favorablement à cette offre. Les gens n’ont qu’une seule idée en tête: déclencher une guerre en Côte d’Ivoire et aller déloger Gbagbo. Mais au nom de quoi ?
On a même poussé le ridicule jusqu’à nommer le Premier ministre kenyan Raila ONDINGA pour aller régler le problème en Côte d’ivoire. Il a échoué ; c’est évident. Et il ne pouvait qu’échouer. D’abord, parce qu’il avait pris parti avant d’y aller. Ensuite, et c’est le plus curieux, le Premier ministre ONDINGA n’avait pas pu régler le problème kenyan en faisant déloger son Président qu’il contestait. En effet, il y avait eu des élections présidentielles au Kenya ; chaque candidat revendiquait la victoire. Ils s’étaient engagés dans une mini guerre civile avec beaucoup de morts. Pourtant, M. ONDINGA n’avait pas demandé à l’Union Africaine de monter des troupes pour aller déloger son Président. Au contraire, il a accepté s’asseoir à côté de lui comme Premier ministre. Il est de ce fait ridicule que ce monsieur préconise l’envoi d’un contingent militaire pour aller déloger Laurent GBAGBO. Et s’il commençait par son propre président ?
F.I : L’issue selon vous, c’est donc ?
Me J.K : Qu’on remette balle à terre. Que cette folie qui s’est emparée de la communauté internationale s’estompe et qu’on donne l’occasion aux Ivoiriens de s’asseoir autour d’une même table pour discuter comme ils l’ont déjà fait à plusieurs reprises par le passé, pour trouver une solution à cette crise.
F.I : Maître, pourriez- vous nous dire aujourd’hui, la main sur le cœur, qui de Laurent GBAGBO ou d’Alassane OUATTARA a véritablement gagné ?
Me J.K : Prenons une image. Quand on récolte le café, on le sèche et on peut le peser pour avoir un résultat brut, un tonnage brut. Mais pour que cela devienne du café qu’on peut moudre et boire, il faut le décortiquer. C’est à ce moment qu’on obtient un tonnage définitif. C’est tout à fait la même chose que les élections présidentielles.
Les résultats bruts sont parvenus aux uns et aux autres, à la CEI, à l’ONUCI, au représentant du facilitateur etc. Mais ces résultats bruts doivent être décortiqués pour avoir le résultat définitif. Et c’est un seul organe qui a la responsabilité de ce décorticage : le Conseil Constitutionnel. Celui-ci a proclamé Laurent GBAGBO président élu. Voilà donc les résultats des élections qui ont eu lieu en Côte d’Ivoire. Il n’y en a pas d’autres.
F.I : Que conseilleriez-vous à M. GBAGBO si vous en aviez l’occasion ?
Me J.K: Je n’ai pas de conseils à lui donner, étant donné qu’il a déjà fait lui-même des propositions à la communauté internationale. Quand un Président contesté vous dit qu’il cherche la vérité, qu’il faut recompter, vérifier de nouveau les procès verbaux, mais bon Dieu, quoi de mieux ?
Si le nombre de suffrages exprimés dépasse largement ou est le double des électeurs inscrits, vous n’y voyez pas des problèmes ? Lorsque dans une zone assez vaste, un candidat a zéro voix dans des milliers de bureaux de vote, il y a forcément un problème. Et ce sont des choses qui sont vérifiables mais que personne ne veut voir. On crie à tue-tête de Washington à Paris, surtout à Paris, que c’est M. OUATTARA qui a gagné. Mais il n’a pas gagné. Revisitons les procès verbaux et penchons nous sur ces milliers de bureaux de vote où M. GBAGBO n’a obtenu aucune voix.
F.I : En avez-vous fait personnellement le constat lors de votre mission ?
Me J.K: Les conclusions de la Mission d’Observation de l’Union Africaine, de même que celles des missions de la CEDEAO comme tant d’autres encore, convergent sur un point : l’élection s’est très mal déroulée dans les zones incriminées. Il n’y a pas de fausse note là-dessus. Mais qui accepte d’écouter les responsables des missions, surtout quand ce sont des missions conduites par des Nègres ? Que ce soit le président de la Cour Constitutionnelle du Bénin qui a conduit la mission de la CEDEAO, ou moi-même qui ai conduit la mission de l’UA, nous avons dit qu’il y a eu des incidents graves et qu’il revenait aux autorités compétentes d’apprécier l’impact de ces incidents sur les résultats du scrutin. C’est dit dans nos rapports. Pourquoi personne n’en parle ?
F.I : Et quelles sont ces autorités compétentes ?
Me J.K : Mais le Conseil Constitutionnel qui, d’après les lois ivoiriennes, est chargé de régler les contentieux électoraux !